Petite histoire:
la semaine dernière j'ai fait la rencontre (redoutée, je le concède) d'une personne réputée...particulière. J'avais rendez-vous avec un certain Ronald à 11h; j'arrive avec
un nuage d'avance (rien à voir avec la météo, magnanime pour un mois de novembre), et je suis accueilli par une personne qui ne s'annonce pas, malgré
ma propre présentation polie et mal assurée. Cette dame semble moyennement enthousiaste de me rencontrer; ce qui me rappelle durement à la notion d'humilité,
qualité cruciale d'un sommelier . Peu volubile, la maîtresse des lieux (je le devine), m'emmène faire un tour du propriétaire sans l'ombre d'une solennité. La dame ne daigne s'encombrer des fioritures habituelles qui composent généralement les codes sociaux: "Tiens, viens par là", m'assène-t-elle; je la suis docilement, trop heureux d'avoir directement affaire à la vigneronne qui ne manque jamais l'occasion de rappeler l'adage qui fait lieu ici de Loi: PAS DE VISITE, PAS DE DEGUSTATION. Des explications sommaires commencent; élevage dans des oeufs en ciment, à la porosité finalement similaire aux barriques plus consensuelles; mais qui, eux, ne laissent pas d'empreinte; vinification peu interventionniste, levures indigènes naturelles, gros travail dans les vignes; on décèle aisément tous les symptômes de la biodynamie. Petit à petit la dame se montre plus loquace; mes réactions enjouées et curieuses semblent la stimuler. Bientôt l'incidence des rayons magnétiques ponctue son discours, et les fruits se voient influencer par une configuration céleste propice...ou pas. Les minutes muent mon sourire espiègle, en moue admirative; puis nous sommes un moment interrompus par un homme pressé qui nous frôle, les mains chargées par quelque obscur matériel oenologique; lui non plus ne s'embarrasse pas de manières superflues: là aussi il me faut deviner que ce monsieur n'est autre que Ronald, l'assistant de la dame; je me surprends à penser son "satellite", plongé que j'étais dans des considérations astrales... Cet homme est vite missionné de nous trouver deux verres; je cache difficilement l'esquisse d'un tremblement, j'ai bien conscience du privilège que je m'apprête à vivre... La dame disparaît une minute; puis réapparaît équipée... d'une échelle et d'un tuyau souple en plastique. Elle se met à gravir le colossal oeuf, et siphonne (!) quelques rasades de vin blanc. Je goûte chacun des échantillons qu'elle me tend. Studieusement en apparence, mais en réalité avec une délectation que je m'efforce de dissimuler. Les nectars s'enchainent, innombrables; ma langue se délie, et je la remercie chaleureusement de l'honneur qu'elle me fait de me recevoir, et de me faire déguster l'ensemble de sa production. Je comprends par sa réponse qu'il est peu commun qu'elle reçoive de la sorte, ce qui rajoute à la magie de l'instant. Finalement 2 heures s'écoulent, 2 heures qui représentent à ce jour une des plus belles rencontres de ma carrière de sommelier; et d'homme. Cette vigneronne est extraordinaire; son parcours, son abnégation; sa détermination, et surtout son art, qui touche au génie; atypique, certes, sauvage, sans aucun doute...

Madame Hauvette finit par me raccompagner, et je crois percevoir comme une petite déception que la visite se termine, mais ça doit être la mienne qui transpire... Cette grande Dame me serre la main, et tout en me saluant se parle à elle-même, "bon bin voilà, j'ai perdu 2 heures de travail sur ma journée"... Je suis à la fois confus -et honoré qu'elle l'ait perdu pour moi! -mais aussi amusé que cette dame me dise cela sans aucune forme de scrupules... Quelle personne! Madame, je vous salue bien bas, sans manquer d'effleurer cette belle Terre que, au travers de votre travail, vous enjoignez chaque secondes de respecter.

Je ne suis pas un Pygmée d'Australie, je ne peux m'adresser à vous par la pensée... Mais je sais que vous vivez avec votre temps, alors j'espère que vous lirez ces mots, madame Hauvette: merci.

Jérémie Leone.

(02/11/2017)