Souvenir espagnol...

Je me souviens.

Pays de lumière. 

Chaleur, pulsation enfiévrée, mélodie lancinante, perpétuelle... L’été, la nuit ne tombe jamais vraiment, en Espagne. Nous étions dans le sud-est, aux portes d’Alicante. Nulle végétation ici-bas; pour seule humidité un incommensurable nuage emplissait tout l’espace, absorbait l’oxygène, anéantissait toute sensation de fraîcheur chaque seconde espérée. Un nuage constricteur, jusque dans le sommeil, douloureux. Jamais un souffle de vent; une malheureuse goutte de pluie? Inconcevable. Le soleil règnait en maître, il rôtissait les montagnes qui venaient chercher leur salut en plongeant dans la Méditerranée, brûlante elle aussi. 

Je me souviens, nous avions établi notre campement dans un irrésistible village de pêcheurs, où les maisons multicolores se dressaient sur une falaise, comme si, poétiquement, elles se mettaient sur la pointe des pieds pour admirer la mer majestueuse. Baignades nocturnes, jeux en famille, bières espagnoles... Le paradis doit ressembler à ça. 

Un matin nous décidâmes de prendre le bateau pour visiter une île proche. Nous rejoignîmes la ville de Benidorm, ceux qui y passent jamais n’y dorment, puis embarquâmes à bord d’une navette tout ce qu’il y a de moins spatiale... 

Je me souviens de la chaleur, lourde d’abord. La mer calme, hiératique, nous offrait tout de même la rencontre enjouée de dauphins curieux et sociables. L’air du matin, déjà suffocant, peinait à balayer la brume indolente et laiteuse. Puis Tabarca apparaissait. Sublime. 

Je me souviens de ces eaux turquoises. Nul espoir de cache-cache pour une faune marine innombrable; ici la mer cristalline ne garde aucun secret. Le sable doré et ardent vous enjoint de porter des chaussures protectrices... 

Le minuscule archipel (1800 mètres de long, 400 de large) nous délivrait des trésors insoupçonnés. Plages merveilleuses, roches sculptées par le temps; maisons immaculées, silencieuses, belles endormies dans une langueur incandescente. 

Je me souviens de cette chaleur devenue petit à petit insoutenable. Elle nous forçait bientôt à emprunter le chemin du retour. Sur la chaloupe nos esprits gourds, hébétés, somnolaient paresseusement au gré des paysages grandioses et monotones. Puis nous touchâmes terre, repus et étourdis. Avec un souvenir impérissable. En rentrant à El Campello, je me risquai à invoquer un besoin d’exercer mon palais, à seule fin de discipline personnelle. Il me fallait donc me mettre en quête d’un marchand de vin, que je craignais inexistant dans ces contrées, ou se résumant à un petit supermarché du coin... Je finissais par trouver une petite cave, dont la devanture ne laissait en rien augurer ce que je m’apprêtais à découvrir. Défraîchie et sobre, c’est peu dire que le tenancier n’entendait rien aux chants des sirènes de ce concept qui devait lui être parfaitement étranger: le marketing...

Je poussai pourtant la porte de l’unique cave du village.

Je me souviens de cette atmosphère indescriptible. Les lumières faibles faisaient planer un occulte mystère. Le lieu, anachronique, semblait bien plus vaste que je l’avais présumé. Un vieil homme d’apparence ordinaire me saluait, puis ne me lâchait plus du regard. J’observais les bouteilles avec soin, surpris par la quantité et la diversité; mais l’homme se faisait pressant, et je me sentais rapidement surveillé. Agacé, je décidais cependant de continuer avec l’homme suspendu à mon épaule. C’était inouï, une rangée abritant des centaines de flacons en cachait une autre, et mon esprit habitué restait interdit après un calcul rapide: comment était-ce possible? Des milliers de références dormaient tranquillement dans cet endroit, seulement gardées par ce... Je me tournais vers le vénérable vigile, qui saisissait l’occasion pour me parler dans un espagnol musical que je subodorais impeccable. Enthousiaste, animé, théâtral, l’homme était passionné. Fougueux, volubile, intarissable, sa faconde n’avait d’égale que ma totale et parfaite incompréhension de son propos. J’essayais, de façon diplomatique, de lui faire comprendre que ma cognition linguistique se résumait à deux ou trois mots simples: bière, vin, jambon. La connaissance est bien souvent question de priorités personnelles... Fi! L’homme n’avait que faire d’être incompris, trop heureux de voir quelqu’un qui s’intéressait à sa cave. Il m’inondait d’un torrent d’informations qui, aussi invraisemblable qu’il fût de le constater, m’apparaissait peu à peu intelligible... La loi de la Probabilité. J’ai déjà entendu que si l’on offrait une machine à écrire à un chimpanzé, il lui faudrait deux milliards d’années pour écrire l’Iliade, d’Homère. Je finissais par comprendre l’inimaginable vérité, j’arpentais en ce moment même, les rayons de la plus belle cave de toute l’Espagne. Une des plus belles caves du monde! Et cet homme en était le créateur, le collectionneur. Sacré en 2003, Esteban de la Rosa était reconnu comme un des plus grands connaisseurs de vin au monde! Il n’était pas sur mon dos pour me surveiller, ou me pousser à la vente, non! Il n’était là que pour échanger avec moi, il avait compris qu’il avait affaire à un passionné comme lui, et brûlait de me faire connaître son travail, extraordinaire, hallucinant. Plus de 7000 références aujourd’hui, mais à une époque il en eût plus encore. Je me délectais désormais de tout ce qu’il me montrait, il m’expliquait (tant bien que mal) qu’il avait des allocations chez tous les meilleurs vignerons d’Espagne, mais aussi de France, d’Italie, du Portugal, d’Argentine... Deux heures passaient. Deux heures qui me confortaient dans ma voie, me donnaient la douce conviction que ce monde ténébreux pour certains, était fait pour moi. La complexité, la multitude de matières que le vin frôle, les rencontres insolites qu’il permet... Nous étions, Esteban et moi en cet instant suspendu, en émoi et en suspension, en partage d’émotions. En complicité aussi; le vin a son langage, les mots différents ne nous séparaient pas; pourtant nous nous séparions, appelés que nous étions vers d’autres horizons. Mais je ne quittais pas ce lieu magique sans une sélection précise et prometteuse, précisément choisie, Esteban le promettait.

4 ans plus tard.

Il y a quelques semaines nous recevions des amis amateurs de vins et mets; un pantagruélique repas fût donc organisé. Un grand Champagne millésimé, prédisposait de la plus belle des façons l’amicale assemblée aux hostilités qui allaient suivre. Puis le blanc Châteauneuf-du-Pape honorait des papilles déjà frétillantes et pleines d’espoir... Espoir caressé, flatté, couronné! Par le Bourgogne épanoui que nos hôtes avaient apporté en offrande. 

Je me souviens, nous étions quelque peu enivrés, mais aucunement ivres; nos sens olfactifs et gustatifs extasiés, mais nullement saturés; les dieux de la vigne et du vin apaisés, mais pas encore rassasiés... Leur courroux désormais diffus, flottait dans l’air comme une menace embusquée, latente. Une seule solution demeurait pour conserver la paix dans le monde: je décidais d’ouvrir une autre bouteille. 

J’ouvrais ma cave de vieillissement, avec, comme toujours, stupeur et tremblements. Parcourais les cols rangés selon un ordre relatif, puisque seul moi peux le comprendre, en effleurant les étiquettes comme un pianiste en représentation. Soudain la foudre, l’évidence. Je me saisissais d’un rouge le plus délicatement possible; je supputais en effet que la décantation s’imposait. Armé de carafe autrichienne, liteau français et bougie apoïde, j’entreprenais donc l’opération exigeante, périlleuse, parfois critique! Qui consistait en la séparation des matières liquide et solide d’une bouteille, en l’occurrence l’ultime de la soirée. Le péril passé sans critique, je l’exigeais par une concentration immersive et un geste chirurgical, il était enfin temps. Temps d’éprouver les promesses. Promesse de grandiose vignoble, l’Espagne. Promesse du temps qui passe et parfois bonifie, c’est connu mais exagéré j’en ai peur, jusqu’à l’usurpation quelque fois. Promesse enfin du choix prometteur que professa un ami d’un jour, quatre ans plus tôt. 

Carabibas 2011, « VS », Bodegas Sierra de Cabreras.

Une couleur noire inquiétante captait les attentions. J’humais, circonspect. Le premier nez impressionnait. Végétal. Terre, poivron, cassis, une pointe de caramel aussi. Après agitation, les larmes nombreuses le trahissaient: le tri-alcool, ou glycérol, était présent. Ce qui augurait assurément d’une concentration certaine, ces grumes n’avaient pas manqué de soleil! Le deuxième nez prenait une autre dimension. Marc, racine, mousse des bois, myrtille. En bouche... Quelle fraîcheur! Jus. Citron frais, framboise, cassis, fraise, mais aussi poivron rouge jeune. Beaucoup de tension, crispante; la structure ferme l’accentuait-elle? L’aromatique était puissante. La chaleureuse générosité confirmait ce que j’avais présagé: belle maturité... 

Je me souviens, le temps, l’O2 le transformaient, évidemment. Lui donnaient peu à peu  un caractère floral. Bleuet, violette, réglisse, d’aucuns connaissent la signification de certains de ces arômes, ce vin de six ans était encore juvénile! Réconfortant laurier, une pointe de tabac aussi, effluves de pipe, réminiscences paternelles... Remarquable complexité. Il devenait homogène avec les minutes; l’oxygène l’harmonisait, lui conférait l’Equilibre. L’essence même d’un vin; qui à l’origine lui faisait défaut, au regard d’une dissociation sur l’acidité. Carabibas était le final d’un feu d’artifice, l’apothéose d’une délicieuse soirée. Un cumul de bonheurs qui écrasait une tablée privilégiée nous le savions tous, tacitement. L’orgasme est toujours une chance, mais lorsqu’il est vécu à plusieurs, n’est-ce pas un cadeau divin? D’ailleurs les dieux étaient calmes, désormais...

Je me souviens de vous, Esteban de la Rosa. Une rencontre qui a dû vous sembler anodine, à vous. Mais pas à moi, en voici aujourd’hui la preuve. 

Je vous remercie, Esteban.

Ile de Tabarca