L’homme qui murmurait à l’oreille des vignes...

Nous partîmes cinq cents; mais par un prompt renfort, nous nous vîmes trois mille en arrivant au port. 

Non, c’est exagéré. En réalité:

Je partis seul et arrivai à l’heure (une foi n’est pas rite); mais par un apathique renfort, je me vis un; le temps d’embrasser fougueusement des yeux un paysage de « petits bois », verts telles des prairies irlandaises. Ici tout est luxuriant, pins, cèdres cinquantenaires, magnolias; exubérants genêts qui viennent caresser vos sens comme un préambule aux hostilités qui vous attendent... J’attends moi aussi. Pardonnez mon insistance, mais voilà une situation qui m’est bien peu familière. Mon esprit en profite donc pour errer. Un piano trône dans le caveau désert, et je crois l’entendre jouer pour moi le Requiem Lacrimosa de Mozart(*1)... Notes de désespoir terrifiant, sombre mélancolie de l’homme seul, abandonné à son élégiaque sort. Mais, alors que j’accroche une corde et prépare un nœud en queue de singe gansé, en prenant soin d’inverser le courant et le dormant (merci à Jack Knight, paix à son âme)(*2), je suis rejoint in extremis par le maître des lieux. Mon sauveur. 

Les autres invités arrivent, mes Européens complices(*3) en tête. 

Nous sommes immédiatement, et logiquement, au regard de l’étymologie de « Bosquets », conviés à une « promenade ». Nous investissons le quatre-quatre du propriétaire, vaste embarcation qui nous accueille tous en son sein (Couvrez ce sein que je ne saurais voir, Julien; Par de pareils objets les âmes sont blessées, Et cela fait venir de coupables pensées). Nous rejoignons alors La Colline, d’où monsieur Bréchet nous gratifie d’un récital enjoué, instructif, palpitant mais presque. C’est l’occasion de saisir ici la constellation de terroirs de Jucunditas, joyeuse diversité que monsieur Bréchet décide de mettre en exergue (pour l’instant ou pour toujours...). L’homme qui murmurait à l’oreille des vignes... Mais soudain un orage (Ô désespoir!) interrompt l’aubade; la grêle un instant redoutée n’est que pluie ardente, et l’inquiétude dissipée nous naviguons en chantant presque sous le déluge éphémère. 

Le retour au domaine est excitant: la visite de l’antre va pouvoir débuter, avec tout ce qu’elle implique... Nous pénétrons une salle circulaire majestueuse, où de colossales cuves montent la garde, et forcent un silence craintif. La demi-douzaine d’hôtes plongée dans un ténébreux mutisme, écoute docilement les explications ici historiques, là techniques, d’un vigneron immunisé à la peur des cyclopes de métal gonflés de moût et de fierté. Mais la crispation cristallise tantôt, et vole en éclat lorsque nous entreprenons la descente vers de réjouissants souterrains, hygrométriques et thermiques abris pour de juvéniles jus, conjurés et jubilatoires. Quelques degrés et mètres plus bas, nous découvrons la cave, sans Ali mais babas. Les pièces (barriques bourguignonnes, 228 litres) frôlent les demi-muids (600 litres) avec concupiscence; ce tableau plus orgiaque qu’orthodoxe exalte déjà nos sens refroidis. Un gigantesque foudre (l’emploi du masculin est volontaire, nulle référence météorologique ici-bas...) interpelle l’assistance, comme une énigme, un défi. Le seul passage possible permettrait à un homme, de forte corpulence d’accord, mais certainement pas à un fût de plusieurs mètres de diamètre (!) de dévaler les marches conduisant au chai. Nous apprenons subjugués que celui-ci a été premièrement élaboré en Bourgogne, deuxièmement « déconstruit » et numéroté comme un Légo, enfin réassemblé dans la cave même. Il ne vous en coûtera que la modique somme de 20% de plus...(prendre l’accent pied-noir)

Puis c’est le temps de la régression. Retour en arrière d’une bonne vingtaine d’années, en cours de biologie. Berk!! Monsieur Bréchet dégaine une pipette de laboratoire... Heureusement, pas d’acide chlorhydrique prévu aujourd’hui; seuls les nobles lactiques, maliques, et tartriques s’offrent à nos palais impatients. 

La parcellaire dégustation peut commencer. Parcellaire, mais pas partielle. Parcellaire, mais exhaustive! Antinomique et sublime.

« Les Routes », « Le Plateau », « Le Lieu-Dit », et « La Colline » s’enchaînent sans chaîne et sans reproche, et pour cause: ces vins sont éblouissants, frais, divins, avant-gardistes. D’une juteuse gourmandise, d’une structure toute faite de précision, d’une longueur droite et rafraîchissante, d’une complexité parfois exubérante comme un enfant (les Routes, syrah), sérieuse, tendue et prometteuse (le jeune Plateau, mourvèdre), délicieusement minérale et délicate (le Lieu-Dit, grenache), enfin virile et gentiment monstrueuse (la Colline, grenache).

Ensuite? 

Nous poursuivons le protocole prévu par J.B. Le retour au caveau est réconfortant: quelques degrés de plus, les bouches quelque peu émoustillées, quelques bouteilles attendent le dernier jugement. Quelque chose nous dit que, quelque part, l’on envie notre condition... Quel que soit le temps, qui, impitoyable, nettoie l’horizon à haute pression. 

Monsieur Laurent Bréchet, grand frère de son état, accessoirement propriétaire vigneron d’un des plus illustres châteaux de Châteauneuf-du-Pape (Château de Vaudieu), a fait son apparition. D’aucuns pourraient penser qu’il n’arrive qu’au moment de l’apéro et de mettre les pieds sous la table. Mais d’aucuns seraient des mauvaises langues. Et seules des langues affûtées sont conviées en ces lieux sémillants... 

La dégustation se poursuit, fatale. Pour tous ceux et celles qui avaient encore des doutes sur la qualité des vins des Bosquets. Tous les égarés, les ignorants, les incultes, qui n’ont su prendre la juste mesure du travail de fourmi à l’écoute des sols, des cépages, des expositions, de la formidable complexité des interactions entre chacun des facteurs qui composent les terroirs du domaine, pour permettre à des vins d’exprimer ce qu’ils ont à dire de meilleur. Julien Bréchet sait tenir la main à ses vignes, les rassurer dans les moments difficiles, les galvaniser dans les autres; il leur susurre des mots doux, avec une humilité et une gentillesse qui transpirent jusque dans l’accueil qu’il réserve à ses hôtes. 

D’ailleurs il est temps de passer à table. 

Roro -pas le Papou, l’ambassadeur des Bosquets- nous a concocté un plat traditionnel provençal. Des pieds paquets! Un mets qui ravive pour certains de douloureuses réminiscences... Mais c’était mal juger l’artiste. Le funambule gastronome ravit les plus sceptiques, enchante les plus méfiants, bouleverse les présomptions. David, alias « La grande carcasse », fait un gargantuesque honneur à la préparation. Sans mauvais esprit, on pourrait dire que les bouches se délectent des pieds! Pour ça, ils ont mis le paquet...

Pour de dignes accords, nous dégustons des nectars: « Cheval long », le blanc Sablet, est une merveille de salinité sensuelle, une référence absolue du sud. Grenache blanc et roussanne cohabitent mélodieusement, dans une tension crispante  inattendue. J’ai quelques scrupules à parler du Gigondas rosé, déjà décrit sur Vinotechnik dans « Rosés au musée »... Même si, cette année, un petit nouveau est incorporé dans l’assemblage: le mourvèdre. Délicieux.

Mais nous ne faisons pas que boire et manger, tout de même, il n’y a pas que ça dans la vie. (ah bon?) Julien nous montre fièrement les titres de propriété du domaine familial, qui remontent, pour le plus ancien à...

  • Titres de propriétés...

  • ...du Domaine des Bosquets.

1674! Documents authentiques et originaux qui émeuvent un instant l’assemblée. Mais la mastication reprend incessamment, et nous avons le privilège de goûter, en avant-première si l’on peut dire, un vin des Bosquets bien particulier. Un Châteauneuf-du-Pape(Le Castellas)! Il ne verra officiellement le jour que dans quelques années, des mains de J.B. Cette bouteille est produite par Laurent, le grand frère, selon un cahier des charges édicté par le petit. Et on perçoit aisément le « style », franc, vertical, fin. Telle une route de rallye, vertigineuse, vibrante, grisante même! Demandez à Julien, il saura vous en parler, lui le champion qui a bien failli en faire sa profession. Car les voitures, c’est une fraternelle histoire de passion. De danger, aussi... Nous écoutons religieusement une anecdote relatant le terrible accident que J.B et son copilote vécurent il y a quelques mois. C’est un vigneron, mais c’est aussi un conteur... Nous buvons ses paroles et ses vins, médusés, tour à tour effrayés, apaisés, et finalement repus de bonheur intellectuel et sensitif. 

Dégustation vins des Bosquets

Mais il faut savoir partir.

Alors nous partons, mais pas sans ambages...

J.B. nous raccompagne amicalement et nous offre à tous sa dernière petite création... Une attention que je ne saurais refuser; mes parents m’ont toujours dit qu’il faut être poli et accepter les cadeaux de son hôte, je ne voudrais pas être contrariant... Pourtant, contrariant, je vais l’être pour terminer. Je ne vous parlerai pas de ce petit nouveau, la production est microscopique, alors je me le garde pour moi!

 

Julien, je connaissais ton travail et sa qualité, tu le sais. Mais le faire savoir au monde, à mon niveau, est un plaisir touchant; et un honneur.

Julien Bréchet

*1: Une personne bienveillante et mélomane m´a fait cette observation:  « petite remarque d'une musicienne: un piano seul ne peut jouer une partie du Requiem de Mozart, composé pour orchestre. On peut remplacer par une œuvre du même style, la marche funèbre de Chopin (sonate N°2) ?.... ». Merci madame Rey, toutes mes excuses pour cette ineptie, et mes remerciements, aussi, pour la leçon...de piano.Cool

*2: Jack Knight était un bourreau Anglais, au XVIIème siècle. C’est lui qui inventa le noeud de pendu que je décris.

*3: Aurore qui est avec moi au restaurant; et Rémy, nouveau responsable barman.