Les trois Rois et leur Rival

Mes hommages, chères lectrices. Chers lecteurs, mes respects. 

Je vais vous raconter une histoire; exercice que j’affectionne assez, quelques fidèles l’auront peut-être remarqué. 

Une histoire vraie. Ou à peine romancée... Qu’est-ce que vous voulez, on ne se refait pas.

 

 

 

       Le Petit Prince est inquiet. Est-il perfectionniste? Probablement. Sa nature est-elle tourmentée? Certes. Mais tout de même, aujourd’hui il est particulièrement tendu, et pour cause: on ne s’apprête pas tous les jours à rencontrer des rois. Pas un roi, non, ce qui eût déjà constitué un événement; pas deux rois non plus! Pensez: l’affaire pût à ce stade, apparaître rocambolesque. Mais trois!! Ce qui, de grâce reconnaissez le, semble bien gigantesque perspective pour un Petit, tout Prince soit-il. 

Pour autant, il veut faire bonne figure. C’est tout lui, ça; il est persuadé que le plus petit a toujours quelque enseignement à offrir même aux plus grands, pour peu que ceux-ci daignent prêter une oreille attentive. 

Lorsque le Prince se présente au Château, l’accueil est chaleureux. On ne s’encombre pas ici de cérémonie ou autres prolixes révérences.

Mieux: l’intendante a ouï dire du Prince; son attitude amène, le distrait agréablement de ses affres, déjà lointains.

Mais bientôt le premier des rois approche; Louis II, dit le Vétéran, l’invite courtoisement à rejoindre l’autre roi dans la cour du château. 

Le Prince s’empresse, sans pression aucune; l’atmosphère sera décontractée, les rois l’ont décidé ainsi.

L’attente est courte; un assourdissant phénomène l’interrompt tantôt.

Le roi Georges et ses 550 chevaux! La légende n’en est pas une...

Le monarque, l’air de rien, monte ses innombrables destriers, chevauchant désinvolture et paire de lunettes, solaires et nobles. 

D’un ton paternel, il invite le Petit Prince à prendre place dans son char hippomobile. Un grondement emplit alors le Royaume du Végétal Orange et Sphérique; prélude annonciateur de la charge, terrible. Il ne faudra aux trois protagonistes que quelque temps infime pour rallier la clairière aux dragons. Car malgré ses 550 montures, le roi Georges a sollicité la bête fabuleuse. Une trop grande distance les sépare du 3ème roi. Mais, le voyage jusqu’ici sûr et véloce, est  ponctué d’un mal fâcheux dont le comté semble souffrir communément. En effet certains dragons ne volent qu’à leur guise! Parfois, à leur envol préfèrent-ils un repos inopiné, inopportun, inélégant aussi, et inéquitable! Inexcusable encore, innommable; comment dire qu’il est inhospitalier, inintelligible! Et pourtant inexorable, car inopposable, inocybe et si...inadmissible, en définitive. (Cherchez l’intrus)

Les souverains s’élèveront finalement agacés, avec un retard non négligeable; pour d’obscures raisons, revendications des monstres ailés que seules leurs amies les chimères des rails peuvent comprendre... Leur repas du soir désormais condamné à une nocturne condition. Néanmoins le dragon les déposent en douceur au royaume de l’Ouest.

Terre ancestrale où seule la vigne, sublime, sait révéler un trésor immense pourtant enfoui. Seule la liane fruitière permet l’extraction de l’or, des richesses si précieuses qui composent le terroir; et seul le vigneron est capable, tel le peintre virtuose, d’en permettre la lecture et ainsi abreuver les hommes du génie que la terre recèle.

Exténués par une longue journée de périple, les roi Georges (sans ses 550 chevaux, laissés à l’écurie pour la nuit) et Louis II le Vétéran, accompagnés du Petit Prince, se délectent à l’idée d’une nuit de quiétude réparatrice. Après quelques mots échangés sur la victoire retentissante de l’empire phocéen sur les saxons, ils gagnent leur chambre, reconnaissants.

Un réveil matutinal est source de frémissements pour le Petit Prince: l’excitation le saisit aussitôt ses paupières entrouvertes sur un ciel bleu céleste, plein de promesses...

Les seigneurs se remettent en route, direction la belle sanctifiée. Où que leurs yeux se posent, les ceps luxuriants, baignés de lumière, scintillent de couleurs chatoyantes.

Ici tout n’est que vigne et or,

Rigueur et faste dans l’aurore.

Les anges...

Château Angélus

Petrus

 

 

 

...Côtoient les Dieux...

Château Soleil

Mais ils approchent. Le pouls du Prince s’accélère, la rencontre aura bientôt lieu. Le chemin vallonné et sinueux offre quelques visions mémorables; aux prodiges architecturaux succèdent les parcelles infinies. Beauté et rectitude se confondent, le Prince se surprend à comparer les vignerons de ces terres à d’émérites chirurgiens. Précision, rigidité; perfection, rigorisme, la viticulture ici est une science, un dogme. Personne ne plaisante en ces contrées bénies. 

Lorsque le soleil est haut dans le ciel, sans nul voile pour atténuer son éclat, le troisième roi se découvre enfin à leurs yeux irradiés.

Le Roi Soleil est une majestueuse bâtisse de pierres. 

Un homme jeune (à peine plus vieux que le Prince, par conséquent très jeune!) et obligeant, les invite, sans obliger, à une visite de ces lieux édifiants. Un aperçu bref mais instructif du terroir, laisse entrevoir l’indéniable qualité du domaine; le Prince est impatient de pénétrer au cœur du chai de Château Soleil, pour confirmer ce qu’il pressent. 

Chai du Château Soleil

 

 

Les rois Louis II, Georges à la monture aujourd’hui nippone (ni mauvaise, du reste), et le Prince, suivent docilement le caviste du roi Soleil d’abord dans la salle de maturation...

Ce qui permet au Prince de constater l’étendue et la fonctionnalité des infrastructures du Château.

Dégustation des vins du Château Soleil

..Puis dans la tant attendue salle des hostilités... 

Qui donnera la possibilité au Prince de saisir « l’âme » du roi Soleil et de son Rival. 

Le premier est une Promesse de doux moments de gourmandise; le jus délicatement extrait est un exemple d’équilibre. 

Le second, La Croix du Rival, un soupçon plus austère, montre un potentiel sérieux: la structure est pleine, l’empreinte de la barrique précise; il se révèlera avantageusement après un an de bouteille.

C’est au tour de Soleil... Quelle fragrance! Les effluves distinguées et complexes se livrent instantanément, pour le bonheur de l’assemblée, conquise. En bouche la fraîcheur charmeuse saisit et captive; et ce n’est qu’un début: une multitude d’arômes manipule les palais attisés. Nul doute, nous avons bien affaire à un roi.

Nous terminerons par le Rival. Un nom prédestiné aux grandes batailles, à l’affrontement. À l’adversaire de haut rang; au personnage qui vous intime de vous surpasser pour vaincre. Point de place à la médiocrité en sa présence, on est condamné à l’excellence. Sinon mieux vaut mourir, ou disparaître, ou déposer les armes.

Le premier nez est profond, impressionnant. La couleur d’encre subjugue, force le silence. Après agitation (2ème nez), le vin exhale mille parfums; cassis, cuir, truffe; marc de café, humus, bleuets; tabac, amande, réglisse... Le 3ème nez (rétro-olfaction), confirme l’impensable: la bouche est noble, puissante et tendue. Les arômes subtils, marquent pourtant les dégustateurs au fer rouge: on déguste là un titan qu’on est pas prêt d’oublier. Le 4ème nez (ce qui se développe en bouche après avoir avalé, ou craché pour les plus...Pros? Sages? Ennuyeux? Cochez la bonne case) grave une certitude ascensionnelle dans l’esprit du Petit Prince; car il le sait bien, lui, comment l’on reconnaît un grand vin. Chaque seconde qui passe sans que les arômes s’évanouissent de leur bouche envoûtée est une révélation: la longueur est la vraie, la seule différence entre un bon vin, et un grand vin. Le Rival est un grand c’est indiscutable; d’ailleurs personne ne discute. Enfin le 5ème nez (promis c’est le dernier) permet d’effleurer une information cruciale: la capacité de garde. Le rapport du vin à l’oxygène, ses possibilités de résistance face aux assauts du temps. Sera-t-il vieux, rabougri et insipide, ou bien vénérable, éblouissant et enchanteur? C’est verre vide, que l’on peut préjuger; lorsque le vin est en très faible quantité, et l’air en très grande. L’échelle d’oxydo-réduction... Et là encore le constat est stupéfiant: une malheureuse perle de nectar dans nos calices suffit à nous enivrer d’un parfum intense et capiteux. Ce vin est armé pour durer des décennies...

Les monarques se retirent, convaincus et heureux. 

Mais l’histoire ne fait que commencer: le Prince se réjouit de toutes les aventures que le Roi Soleil promet. 

La Croix du Rival

Alors que le mastroquet des rois quitte l’assemblée pour de douces perspectives, le caviste décide d’emmener le Petit Prince découvrir le terroir du Rival, conclusion d’un voyage éclair et pourtant inoubliable.

La Croix du Rival trône au milieu des vignes; symbole insigne et protecteur, jadis phare pour les chrétiens en pèlerinage vers Compostelle. Aujourd’hui l’imposant monument veille sur les merlots presque séculaires, canalisant les énergies de la terre, du ciel, et du saint terroir, pour les restituer aux parcelles environnantes. 

Les seigneurs entreprennent le voyage du retour avec une foi nouvelle. À dos de dragon le Petit Prince laisser vagabonder ses idées, frétillantes et fougueuses. Il pense fresque, type renaissance italienne; il pense âme, aussi, indissociable selon lui du travail de la vigne. L’affect, en effet, revêt une importance considérable lorsqu’il s’agit de vin; il se persuade que les deux princesses, filles du Roi Georges, pourraient par leur implication dans cette nouvelle conquête, toucher le cœur des femmes et des hommes sensibles à l’histoire, à la genèse. D’autant qu’une des princesses séjourne dans la sublime région des Penedès, au Royaume de la festive péninsule. Arrivés à bon port, les monarques se quittent promptement, Louis II ayant une partie de Choule à honorer. Le vrombissement inquiétant des 550 chevaux signifie la fin de l’odyssée; le Prince rejoint sa famille, rêveur.