Il était une fois, il y a très longtemps, dans un monde lointain...

 

 

L’échanson admire son premier sonnet. Oh ce n’est pas de la grande littérature! Il n’est que conducteur de bête de somme*, après tout... Et chacun sait: nul besoin d’une once de culture, et encore moins d’intelligence, pour exercer ce sot métier; quoique l’on devrait en disposer légèrement plus que le bœuf puisqu’il faut parfois le guider. Mais tout de même, il ressent une certaine fierté à la lecture du seul poème qu’il ait jamais écrit. Heureux les simples d’esprit, qui, avec le peu dont ils jouissent, jugent complaisamment leur propre nature.

Cela fait des années maintenant, qu’il officie dans cette fastueuse bâtisse. Il a voulu ici lui rendre hommage. Sourire et joie étalés, Mont-Técristo** chantonne, mal et bêtement, ses yeux bleus et naïfs errant dans le ciel cotonneux, en ce matin d’été. 

Chaque jour il s’affaire à accomplir les tâches élémentaires qu’on lui assigne; certes il n’en retire pas toujours satisfaction, mais il y met du cœur. Bienveillance et considération sont pour lui des valeurs essentielles; être confronté à des personnes qui conçoivent différemment les relations humaines dépasse son entendement. Et, bien que Cristo ne soit pas né du dernier mistral, il fait parfois l’amère expérience de la cupidité, de l’avide péché -le favori du diable lui-même- de vanité. Sa candeur lui fait alors défaut: nulle protection lorsqu’il se heurte à la cruauté glaciale des hommes; et des femmes.

Depuis longtemps la passion l’anime; une forme de transcendance dans les travaux qu’il effectue le fait entrer en scène et, telle une marionnette, il restitue la poésie céleste qui lui est mystérieusement soumise. Cristo se délecte alors de voir le plaisir qu’il procure aux autres, il s’en nourrit! Mais avec les années la balance a commencé de pencher du côté obscur; ce bonheur qu’il donne certains ne le voient plus. Ou bien est-ce que ce certains ne lui accordent pas tant d’importance? Le plaisir et la singularité ne sont peut-être à leurs yeux qu’illusion et futilité. Et dans un sens, ils ont probablement raison. La négation de la personnalité permet d’interchanger les femmes et les hommes, et rend au lieu et à ce certains leur prééminence. Leur suprématie, aussi. Ha, le pouvoir...

Cristo n’entrevoit plus d’issue. Il ne craint pourtant pas les difficultés. La bassesse et le mépris, passaient encore. Le mensonge et la perfidie compliquaient les choses. Mais le coup de grâce, c’est l’impéritie***. On peut tout endurer pour la bonne cause, mais si c’est la cause elle-même qui est abîmée... 

C’est donc avec d’infinis regrets, mais pour conserver l’intégrité de son âme, qu’il décide de s’en aller vers d’autres horizons. Horizons inconnus et brumeux, mais il l’espère, plus mélodieux. Son tempérament optimiste le rattrape invariablement. Il se souvient qu’un grand homme disait:

« Je ne perds jamais. Soit je gagne, soit j’apprends. »

Vêtu de courage infaillible et de chapeau de paille, un sourire rêveur accroché aux lèvres, Cristo lit une nouvelle fois son poème, comme une ode ultime dédiée à un lieu qu’il aima tant:

 

  Conte d’un palais sublime. 

 

Un édifice majestueux que badauds 

S’émerveillent de contempler, cois et torpides, 

Regard extatique envoûté par ce château,

Splendeur lumineuse qui à jamais intimide.

 

De chaque boiserie, chaque fleur, chaque pierre,

Qu’elle soit vénérable, ou qu’elle soit éphémère,

Émane une histoire, expression silencieuse

Que tous entendent, en cela elle est précieuse.

 

Fragrances de jasmin, platane qui abonde,

Source jaillissante, qui jamais ne tarit, 

Les friselis caressent, la thébaïde agit.

 

L’on vient s’y musser, proche mais pourtant si loin

De l’hostile et cruelle bêtise du monde,

Du temps ici suspendu qui ailleurs enjoint...

                                                             

                                                                            Mont-Técristo.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*Le conducteur de bête de somme est l’ancêtre du sommelier.

**Mont-Técristo est évidemment une référence à l’une des plus belles vengeances de là littérature, signée Alexandre Dumas.

***Impéritie signifie: manque d’aptitude, incompétence.