Chêne, Bamboo et Nobel.

Tout a peut-être commencé il y a quelques années lorsque, mes lèvres et le micro de France Bleu Vaucluse - lovés dans une promiscuité lascive - mirent bas une déclaration enflammée pour un domaine auquel je voue un véritable culte: le Clos Rougeard. 

Peut-être fut-ce mon éloquence, ou bien mon lyrisme? Peut-être encore mon désespoir, à moins que cela n’eût été une passion commune, tout simplement. Toujours est-il que, un grappillon de jours plus tard trois personnes se présentaient sur mon lieu de travail de l’époque (révolue aujourd’hui): le restaurant de l’Hôtel d’Europe. Un couple accompagné d’une jeune femme, que je subodorais être leur fille. Je subodorais bien. (J’aime bien ce mot, subodorer, pardon hein) Était-ce leur engouement pour la gastronomie, ou bien leur connaissance acérée du monde vinicole? Peut-être encore était-ce leur aisance aérienne dans la dégustation, à moins que ce ne fût leur nom, consigné dans le cahier des réservations du jour, tout simplement... Il n’en reste pas moins que je découvrais l’identité de nos hôtes: Monsieur Michel Tardieu, un des plus grands vignerons du sud de la France! Sa femme et sa fille l’avaient suivi dans ce périple qui, je le saisirais tantôt, consistait en une « quête » perpétuelle, pour dénicher les âmes éprises du breuvage divin. 

Mon aubade radiophonique l’avait attiré ici, et il me livrait lui aussi son amour pour le Clos Rougeard, sous les yeux indulgents de son épouse compréhensive. Je lui faisais part, pour la mienne, de mon désir immémorial de visiter le domaine Tardieu-Laurent; à maintes reprises j’avais dégusté le fruit de son travail, lequel m’était apparu, invariablement, d’une qualité admirable.

Nous convînmes d’une collaboration, et les semaines suivantes les clients de l’Europe purent se délecter de Vacqueyras, Saint-Joseph, et autre Hermitage signés Tardieu-Laurent.

 

Quelques mois plus tard - pendant la période des fêtes de fin d’année - monsieur Michel Tardieu nous faisait de nouveau le plaisir de sa visite au restaurant, au cours de laquelle il m’offrait une bouteille, soigneusement drapée d’une délicate enveloppe de papier. Je pensai immédiatement: woua! Quelle classe! Croyez-moi, la chose est peu commune. Et puis, à l’émotion il me fallait ajouter l’excitation, j’allais déguster une bouteille de Tardieu-Laurent en famille pour les fêtes! Que nenni... L’affaire eût été belle, pourtant. Mais c’était sans compter avec la personnalité de monsieur Tardieu. Je restai longuement interdit, une fois le papier retiré. Incrédule. Bête. Clos Rougeard « Les Poyeux » 2009. C’est bien simple, des années plus tard, je ne m’en suis toujours pas remis...

 

Vendredi 26 octobre 2018.

 

Une petite heure de route et me voilà chaleureusement bordé par les collines du Luberon, immergées d'une lumière insolite que l'été indien a aimablement consenti à m'offrir pour l'occasion. Je suppute, au regard de la fine pellicule d'humidité matinale  recouvrant les prairies environnantes, que les prochains jours seront moins cléments. Je suppute bien. (J’aime bien ce mot, supputer)

Le panneau "Lourmarin" m'informe de mon arrivée imminente, et me plonge dans un état de recueillement introspectif; deux grands hommes rayonnent en ces lieux, l'un y repose, l'autre y compose. 

Je suis l'Etranger (incarnation d'un jour du "héros" de celui qui repose) aujourd'hui. Je pénètre les lieux où le maître (celui qui compose) m'a convié pour 11h.

M'avance jusqu'à la porte de l'accueil, et découvre Camille Tardieu, la fille, son frère Bastien, ainsi que l'autre oenologue du domaine Tardieu-Laurent.

Petite digression: je m’étonne toujours, me présentant à l’heure précise, de ne point en être félicité; en réalité j’en éprouve même une certaine déception. Il est exactement 11h00 lorsque je serre la main franche et amicale de mes hôtes (ce mot je l’aime moins, sa réciprocité est un peu fourbe), et je me désole aussitôt que, pourtant souriants, amènes et chaleureux, aucun d’eux ne constate d’un air entendu et connaisseur, mon indéfectible ponctualité... du jour.

Quelques mots plus tard, Bastien Tardieu soudain me rapte. L’homme, qui avait pourtant l’air courtois, est en fait impitoyable: il me séquestre dans le chai, une volée de marches plus bas.     «Tout homme est un criminel qui s'ignore.»*

Le lieu m’apparaît mystique; une lumière ténue diffuse comme un voile, une brume, qui semble murmurer à mes yeux quelque incantation mystérieuse; c’est peut-être là l’une des clés, me dis-je, un esprit danse ici, et marque de son empreinte impalpable et puissante les vins de Tardieu-Laurent...

Bastien me confie un verre d’une finesse rare; rien n’est laissé au hasard. Les barriques bourguignonnes en attestent déjà, je m’apprête, réjoui, à déguster de la dentelle. Mais rien de lubrique cette fois, encore que...

Côte du Rhône, Gigondas, Châteauneuf du Pape, les nectars méridionaux s’enchaînent, délicieux, et je suis stupéfait de la constitution remarquablement équilibrée des vins; je les connais, pourtant, mais goûter sur fût, en compagnie du créateur, ajoute à mon émoi. Les purs grenaches (centenaires) du Châteauneuf sont splendides de féminité; et plus encore que le toucher de bouche, caressant et gracile, c’est l’incroyable longueur qui saisit et force le silence. 

Bastien me relate sa rencontre avec la belle Stockinger; le coup de foudre! Et pour cause, la belle autrichienne, 300 ans déjà, est resplendissante! D’ailleurs le père de la belle l’a mis en garde: « on peut être exigeant, mais il faut aimer le bois pour le connaître ». Oui, je parlais de la tonnellerie, what did you expect??

Un travail ancestral, minutieux et long, passionné aussi ( ils sont partout!) permet à Franz et Mathias de produire ce qui se fait de mieux dans le monde en matière de barrique, fût, et foudre. Séchage pratiqué avec une extrême patience, chauffe douce, savoir-faire séculaire: voici probablement la recette miracle. La pureté des vins est respectée, le fruit restitué, la minéralité rehaussée d’un pincée de salinité. Stockinger / Tardieu-Laurent, une osmose (pas l’inverse), qui offre une exaltation mutuelle, sublime et envoûtante; comme le ferait un tête-à-tête Stilton / Quart-de-Chaume (ou l’inverse). 

Puis l’heure septentrionale vient. Saint-Joseph et Côte-Rôtie, où la Syrah issue des plus beaux terroirs, exhale - même pas encore prête - un champ de violettes éblouissant et suave. D’ordinaire sur la réduction, le cépage semble déjà se livrer; bien sûr il gagnera avec le temps en complexité, en profondeur. Mais il me serait difficile d’attendre la Côte-Rôtie tant elle me paraît aujourd’hui épanouie; une matière tendue promène des arômes de cassis, mûres, graphite. On croit percevoir les minuscules graines de framboises dans une bouche parcourue de tanins délicats. Une finale riche et gourmande achève le tableau impressionniste; en fermant les yeux je pense fugitivement au « Soleil Levant » de Monet, et suis envahi d’une douce quiétude voyageuse.

La visite du chai se termine par un Saint-Joseph, une cuvée confidentielle. Un seul malheureux fût! Mais quel fût... C’est d’ailleurs à ce moment précis que Michel Tardieu apparaît, sourire amical; l’ancien facteur, qui connaît la région mieux que personne, est le roi incontesté du « Sourcing ». Ou l’art d’identifier les plus belles parcelles. Quelles sont-elles, selon lui? Prenez une appellation prestigieuse. Découpez-la en morceaux, hiérarchisés qualitativement, à la manière des bourguignons (1ers crus, grands crus); puis, au sein même de ces morceaux choisis, Michel et Bastien découpent encore, comme le boucher extrait l’araignée; en Bourgogne on appelle cela les « climats ». Les très vieilles vignes constituent l’une des exigences du cahier des charges établi par le père et le fils; je laisse le lecteur s’imprégner des conclusions jubilatoires qui s’imposent.... Les plus vieilles vignes sur les terroirs les plus qualitatifs, il ne reste que le talent d’un grand vigneron. Et là, c’est l’alchimie! 

Si je conservais le moindre doute sur la qualité des vins - ou l’hospitalité des hommes - les Tardieu me gratifient de quelques bouteilles qu’ils ouvrent pour mon seul plaisir; et me donnent l’opportunité d’observer comment se comporte leur production dans le temps. Et c’est peu dire qu’elle se comporte bien!

 

Plus tard, Bastien, qui doit nous quitter pour une noble mission, est brutalement rapté lui aussi, par son propre père! Il y a peut-être une justice en ce bas monde, finalement... Michel tient à nous emmener déjeuner quelque part. Un lieu exotique. Nous voilà donc partis vers le « Bamboo Thaï », restaurant comme une bulle de savon, morceau de Thaïlande en apesanteur au dessus du Luberon. Nous gravissons les marches pour atteindre cette bulle tropicale et dépaysante, et je m’abreuve (encore!) des paroles de Michel, qui me décrit les énigmes du territoire qui nous entoure avec ce ton cordial et gracieux qui le caractérise. «La meilleure façon de parler de ce qu'on aime est d'en parler légèrement.»*

Le patron nous accueille chaleureusement, les Tardieu ne sont pas des inconnus. Jusque là je ne savais pas si nous étions attendus; et je suis Michel qui prend soudain un air enjoué mais sibyllin; il se tourne vers moi et se demande à lui-même, d’une parole théâtrale: « bon, où allons-nous nous installer? »

A peine avais-je commencé à murmurer que cela m’était égal, les mots mouraient instantanément dans ma bouche, restée stupidement ouverte. Une table était préparée pour trois, idéalement située en terrasse. Mais ce n’est pas l’emplacement de la table, que je pressentais le meilleur, ni le fait qu’elle soit dressée avec ce goût délicat dont les Asiatiques ont le secret; ce n’est pas non plus le sourire solennel et mutin de Michel et Bastien, qui me rendait muet comme une carpe thaïlandaise. 

Une bouteille de Clos Rougeard me fixait des yeux; ouverte et patiente, elle me semblait occuper tout l’espace, psalmodiant les mots si doux « Le Bourg »...La grande, si rare, si précieuse cuvée du domaine de Saumur-Champigny dans la Loire, élaborée par les frères Foucaud, dont l’un a malheureusement quitté ce monde il y a peu. Le ravissement s’emparait de moi, et je vivais l’espace de quelques heures un instant de grâce dont on jouit peu dans une vie. Les bouchées thaïs, virtuoses, se succédaient, parfumant l’atmosphère d’un engouement sucré; sublime prétexte à la dégustation d’un monument qui jadis humilia les plus grands Bordeaux, lors d’un salon d’aréopages vinicoles à New York. Le Bourg du Clos Rougeard, piège dissimulé au milieu des sommités historiques de Gironde, avait survolé la compétition, qui devait voire le meilleur Bordeaux consacré. Quelle ne fut pas la surprise des goûteurs, pourtant experts internationalement reconnus, d’auréoler un... Saumur-Champigny! A l’époque petit vin de Loire dédaigné par la presse spécialisée, cet événement devait a jamais bouleverser le regard des amateurs de grands vins. Aujourd’hui, boire un Clos Rougeard est exceptionnel, un privilège inouï dont je prenais la mesure à chaque goutte portée à mes lèvres. Une ivresse de sensations délicieuses en concomitance parfaite avec le moment vécu, unique.

Le genre de moment qui insuffle l’inspiration; et qui, comme une sorte de prix Nobel du souvenir, s’inscrit dans l’esprit comme s’inscrivit l’époustouflante beauté dans la prose de Camus, à qui je pense conjointement aux Tardieu-Laurent, à l’instant même où j’écris ces mots. Peut-être liés dans ma mémoire pour toujours. 

Monsieur Tardieu je vous remercie.

 

«Il n'y a pas de limites pour aimer, et que m'importe de mal étreindre si je peux tout embrasser.»*

 

 

* Chaque phrase précédée d’un astérisque est une citation d´Albert Camus, prix Nobel de littérature - enterré au cimetière de Lourmarin.

Foudres Stockinger

Michel Tardieu

Barriques bourguignonnes