Rencontrer Vincent Dauvissat, ça se mérite. Illustration.

Vincent Dauvissat

Gilles et John.

 

Outre le fait que visiter les grands vignerons relève d’une abnégation ingénieuse -ou chanceuse- il arrive parfois que les éléments, ou la conjoncture politique, ou même les nouvelles tendances textiles (un savant mélange de ces tribulations n’étant pas à exclure) viennent chahuter vos desseins, pourtant déjà bien aventureux. C’est ce qui m’arriva lorsque, ayant obtenu un rendez-vous le 24 novembre dernier chez V.D., à Chablis -dont on dit qu’il est l’un des plus talentueux producteurs de vin blanc de la planète- je décidai de partir la veille en direction d’Auxerre.

Vendredi 23/11

Je quitte Aix-en-Provence et mes compagnons numériques à 16 h précises.

Dans le sud le voyage se fait sans obstacle ; mais lorsque j'atteins le nord, les choses se compliquent sévèrement. En effet, à peine ai-je dépassé Orange qu’une pluie diluvienne m’assaille, implacable. Ajoutez à cela un brouillard plus dense qu’au château de Hohenzollern, Allemagne ; plus de monde sur les routes que dans la citadelle de Kowloon à sa grande époque, Hong Kong ; une nuit noire, noire et obscure, obscure et sombre… Et vous aurez une petite idée de l'océan de turpitudes que je traversais pour rallier l’Yonne rugissante.

De longues heures plus tard, était-ce la brume languissante ? Je me susurre à moi-même : c’est louche… Dans le mille ! À une centaine de kilomètres d’Auxerre c’est bien la sublime vallée de l’Ouche qui s’offre à mes yeux amblyopes. J’allume la radio, que j’espère salvatrice ; la lutte contre le sommeil a commencé.

Heureusement pour moi elle l’est : toute la gaieté magistrale de Freddy Mercury transparaît dans la chanson Somebody to Love, contagieuse jusque dans mes veines soudain bouillonnantes. Mes mains reconnaissantes s’agitent dans une percussion euphorique et rythmée. Puis les infos me rappellent, s’il le fallait, que le lendemain au milieu des mécontents de Naples*(pas les Italiens, la teinte de jaune…), il y aura aussi les mécontentes, dont la cause, urgente et noble, risque d’être bien peu ouïe… Non? Oui, oui. #Nous toutes n’ont pourtant aucune intention de déposer les armes ; elles manifesteront bien leur colère demain dans la marée nankin*. Les grésillements me forcent à zapper et la transition est parfaite, si j’ose dire ; je tombe sur Tostaky, de Noir Désir (dont le chanteur n’est autre que Bertrand Cantat). Me figurant par là toute l’espièglerie dont les astres sont capables. Plus tard je passe Tonnerre sans trembler, à sa décharge celui-ci ne gronde pas. J’arrive enfin à Auxerre pour une courte nuit de repos.

24/11

Croissant et café chablisiens engloutis, me voilà en direction du domaine Vincent Dauvissat. Accueil simple et tranquille, sourire vrai. Œil perçant mais sans percer, attitude humble et légère : l’homme est agréable et bienséant. L’assemblée de privilégiés, éclectique (deux Français, un Américain, trois Belges, deux Italiens) est aussitôt invitée à pénétrer le chai où reposent les pièces (barriques bourguignonnes, 228 litres) plus silencieuses que le penseur de Rodin. La procession des dégustateurs forme un demi-cercle autour de V.D., qui déclame une tirade laconique mais électrisante: « Nous allons goûter les 2017, aujourd’hui ». Nous opinons docilement. Les deux premiers sont en bouteille, les autres sont encore en fût.

Dans le chai, 16 ème siècle

Barriques bourguignonnes

Dégustation sur fût

Petit Chablis : tension merveilleusement crispante, le réveil gustatif est instantané. Pomme granny smith juteuse, finale d’aubépine inattendue, émoustillante.

Chablis : fringuant, citronné, la fleur printanière prend du relief.

Chablis 1er Cru : un soupçon austère, ne se livre pas aussi facilement que ses prédécesseurs. Mais la fraîcheur, tactile, sensuelle, est bien présente.

1er Cru Sécher : le volume se fait davantage intense, les arômes plus mûrs, genêts, fleurs d’amandier, toujours rappelés à la raison par une belle tonicité, fil conducteur des vins de V.D.

1er Cru Vaillons : les claques se font plus lourdes… et paradoxalement plus délicieuses ! Puissance et salinité cohabitent magnifiquement; il devient difficile de s’abstenir d’avaler les breuvages bénis.

Grand Cru Preuses : là, c’est un véritable choc. On a affaire à un très grand vin. Comme on en déguste rarement.

Preux signifie valeureux chevalier. J’ai une pensée pour “Nous Toutes” lorsque, stupéfait, je constate que “preuse”, au féminin donc, est jugé dans le dictionnaire “Très rare”... Et suis enchanté de vous faire remarquer, chères lectrices, que le monde vinicole accorde héroïsme et féminité dans un Grand Cru de prestige.

Grand Cru Les Clos : la perfection. À la fois dense et svelte, minéral et suave, ample et vif ; complexe mais élancé, large mais de formidable allonge, salin mais pur ! Et quelle longueur… Mais la dégustation des 2017 est finie… Tristesse !

Cependant les réjouissances se prolongent avec deux bouteilles, des “spéciales”. La première est l’opportunité de voir l’évolution classique d’un Chablis de grande classe: couleur vieil or étincelant. Nez profond et racé, subtil bouquet fragrant. La bouche est onctueuse et fraîche, la persistance aromatique interminable. J’apprends, subjugué, qu’il s’agit des Clos 1998… Waouh !

Puis Vincent Dauvissat nous lance une sorte de défi, amusé. Il nous sert un dernier nectar, ponctuant son geste d’un : « Devinerez-vous ce que vous avez dans votre verre? » railleur… en nous précisant que ce flacon provient de sa cave personnelle, et peut venir de n’importe quelle région.

La nuance topaze impériale*, Brésil, abasourdit l’assemblée, qui demeure mutique de longues secondes. V.D. s’en récrée joyeusement, lançant un : « Alors? » facétieux. Quelques propositions sont murmurées du bout des lèvres, pusillanimes, et toutes erronées. J’ose un « C’est un blanc » goguenard… puis « Pour moi c’est un Chablis ». C’en est un ! Je me garde bien de pavaner, le millésime m’échappe totalement. C’est un chardonnay vénérable, de cela j’en suis sûr, mais à quel point ? Le nez enjôleur me séduit tout autant qu’il me décontenance : notes de noix, épices douces, encens. La bouche est oxydative mais encore fraîche, délicatement amère et séveuse. Je perçois néanmoins la texture caractéristique des grands blancs du bassin chablisien, tonique, digeste et iodée. Un Belge suggère 1989. Le sourire de V.D. en dit long… L’Américain: « 1970? ». Oh que non!

Chablis Grand Cru Vaudésir 1934 !!

Commotion sensitive… Le plus vieux vin blanc sec que j’aie jamais dégusté.

Pour cela, et pour le reste, monsieur Dauvissat je vous remercie infiniment ; vous m’avez probablement déjà oublié, mais moi je ne vous oublierai jamais.

Encore étourdi j’enfourchai mon destrier pour rejoindre ma dulcinée et nos rejetons au plus vite. Non pas que Gilles et John fussent de déplaisante compagnie, mais je souhaitais éviter autant que possible l’auréoline* muraille qui menaçait… Un petit détour par Genève (!) plus tard, je m’effondrais de fatigue et de bonheur, repu de souvenirs indélébiles.

Chablis Grand Cru Vaudésir 1934

* Différentes teintes de jaune...