Sancerre...

Alors que le soleil, en ce jeudi 3 janvier 2019, me déroulait un ciel bleu cyan éclatant sur la route qui d’Avignon me conduisait à Sancerre, je vis, consterné, atterré même, que de gros nuages noirs m’attendaient, en faction, tels des rôdeurs prêts à rabattre les joies les plus tenaces, lorsque j’approchais de ma destination pourtant aussi excitante et enjôleuse que peut l’être le berceau mondial, que dis-je, le Jardin de Babylone des sauvignons...

Enfin. Ça se saurait si on choisissait le Centre Loire pour son attrait climatique, pas vrai?

Toujours est-il que j’arrive dans la petite commune de Bué, en témoigne la condensation sur les vitres de mon véhicule (désolé).

Mon gps fanfaronne quelque temps plus tard, me signalant par ses jactances ma première étape. Je gare donc ma voiture avec une remarquable virtuosité dans un espace aussi infime que l’Union Soviétique. Puis tourne la tête pour contrôler la qualité du sens de l’orientation d’un des quatre vrais maîtres du monde (gaf’ à… eux); je frotte la vitre, et lis la plaque qui s’offre à mes yeux en Bué:

Domaine Vincent Pinard.

Parfait. Bravo Google (l’un des quatre GAFA). Mon arrivée tardive me fait craindre le pire; tout est fermé, semble désert. Je contourne la maison pour me rendre au chai, et suis accueilli par un homme jeune et affable. Clément Pinard.

L’un des deux frères (l’autre c’est Florent) assurant la relève de Vincent le père, toujours impliqué mais cédant sereinement l’essentiel du travail et pour cause: les “fils-élèves” ont pour le moins égalé le “maître-père”.

L’exposé commence.

Une présentation érudite en matière de géologie, parcelles, viticulture… Me laisse pantois et admiratif; ici on ne rigole pas. Du moins pas avec l’élaboration du vin. La connaissance - aiguisée comme un silex - de Clément Pinard, en dit long sur le sérieux du travail familial. J’apprends que, sous les pieds des Sancerrois, l’oxfordien le dispute au kimméridgien; considérations anglo-géologiques passionnantes, édifiantes pour la compréhension des différents terroirs de l’appellation. La déclinaison de leur nature laisse augurer une grande complexité dans les vins, d’autant que chez les Pinard, davantage que le cépage, c’est bien le terroir que l’on s’attache à révéler, et pourquoi pas sublimer. Oui, pourquoi pas?

Et justement, c’est sublime.

Les rouges (contrairement aux régions méridionales, ici on goûte les blancs après) sont des merveilles de finesse; le Sancerre “classique” est invraisemblable de gourmandise. Sa chair pulpeuse éclate dans la bouche comme une cerise burlat mûre et acidulée; le jus coule, délectable, et assoiffe les plus assouvis. L’exercice de dégustation professionnelle (qui exige de recracher le vin) est insoutenable; à peine le pinot noir a-t-il déserté votre corps que l’on rêve de s’en repaître à nouveau. Il n’est pourtant pas un archétype de la région; sa structure est plus marquée, et il paraît évident que les années l’embelliront - est-ce possible?? - encore. Mais où trouver la force de l’attendre?

La cuvée CharLouise (nom-hommage aux grands-parents qui plantèrent la parcelle) montre plus de profondeur; et force le respect. Remarquable - et surprenante - concentration; le 2016 présente même une “cousinerie” avec certains grenaches sudistes! En plus frais…

Vendanges Entières, lui, impressionne. Le caractère végétal sur les millésimes récents assurent d’un potentiel de garde important; il passera, sans nul doute et crânement, les 10 ans. Aujourd’hui une pointe d’austérité ne masque en rien sa constitution homogène et la noblesse du fruit.

 

Puis c’est l’heure des blancs.

 

Sauvignon de Loire aux innombrables Nuance*

Tu fais parfois Florès* mais jamais opulence

Petit et Grand Chemarin* ont même influence

Avec tension, grâce, ils succèdent à Clémence*

L’on s’enivre béat sous le Chêne Marchand*

L’Harmonie* pénètre alors et suspend le temps...

 

Petit égarement poétique, toutes mes excuses. Mais c’est la faute des frères Pinard! Leurs blancs sont des modèles d’équilibre que le plaisir m’a dicté en alexandrins. Tension et pureté, richesse et volume, complexité, allonge… Quelle plénitude! Chaque parcellaire offre un message unique; chaque terroir s’exprime dans sa langue, traduit avec l’honnêteté de personnes passionnées et engagées dans une voie respectueuse de la terre. Les élevages relèvent de l’alchimie: les pièces (barriques bourguignonnes, 228 l), côtoient les foudres (plus de 1 200 l); une demi-douzaine de tonneliers différents. L’assemblage est ici un art, mais un art organisé.

Nous finissons par la cuvée Harmonie 2001, qui me laissera un souvenir impérissable. Épices, beurre de noisette, pâte de coing, citron confit… Ces quelques mots font renaître les sensations, divines.

 

Monsieur Clément Pinard je vous remercie; comme pour le vin, ici on ne rigole pas avec l’accueil…

 

*Les mots précédant les astérisques sont les noms des cuvées de vin blanc du domaine.